Le premier commandement et le plus transgressé

John Newton – célèbre pour son « Amazing Grace » (n.d.t. connu sous le titre de « Grâce infinie de notre Dieu » en français) – a écrit un jour à un correspondant qu’une mauvaise compréhension de la loi de Dieu est à l’origine de la plupart des erreurs dans la vie chrétienne. De nombreux maîtres spirituels lui ont donné raison. Cela explique pourquoi 30 à 40 % des catéchismes réformés sont consacrés à l’exposé des dix commandements.

Qu’ont-ils compris que nous ne saisissons pas ? Bien des choses. Et entendre la loi par le biais de leurs oreilles nous aidera grandement à considérer le premier commandement des Dix : « Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi. » (Exode 20.3).

Le contexte du Sinaï

Nous pouvons esquisser une compréhension réformée de la loi sous six angles :

  1. La loi est enracinée dans le caractère de créateur et de protecteur de l’alliance de Yahvé. Elle est précédée des mots « Je suis l’Éternel, ton Dieu » (Exode 20.2). Elle est une invitation à refléter sa gloire morale.
  2. La loi est donnée dans le contexte de la grâce rédemptrice de Dieu : « [je] t’ai fait sortir d’Égypte, de la maison d’esclavage » (Exode 20.2), cet événement symbolisant l’« exode » que Jésus allait accomplir à Jérusalem (Luc 9.31).
  3. La forme négative sous laquelle se présentent la plupart des commandements est conçue pour la sauvegarde de pécheurs immatures – de la même manière que nous disons à nos très jeunes enfants : « Ne fais pas ça » bien avant d’expliquer nos instructions en détail.
  4. Les commandements qui interdisent toute action impliquent la responsabilité d’exprimer leur contraire. Jésus l’a précisé dans le Sermon sur la montagne (Matthieu 5.17-48), mais cela était déjà présent dans l’Ancienne Alliance : par exemple, Exode 20.3 est exprimé sous forme positive dans Deutéronome 6.5.
  5. Plus nous apprécierons le caractère merveilleux de la grâce de Dieu, plus nous accepterons la nature exigeante de sa loi. Plus l’indicatif est fort, plus l’impératif qu’il peut formuler est exigeant ! Considérez donc un avertissement de santé biblique : des indicatifs forts avec des impératifs faibles produisent la faiblesse spirituelle.
  6. La sagesse des commandements réside dans le fait qu’ils expriment (oui, brièvement et sous forme négative puisque nous sommes des pécheurs) ce pour quoi nous avons été créés – des hommes et des femmes créés à l’image de Dieu pour refléter sa gloire. En ce sens, le soi-disant « troisième usage de la loi », par lequel nous utilisons la loi pour guider nos vies, était à l’origine son premier usage.

Dans ce contexte, Exode 20.3, « Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi », est non seulement le premier, mais le plus grand commandement. Tous les autres en découlent. Sans conformité à ce commandement, l’obéissance aux neuf autres est impossible.

Mais Jésus n’a-t-il pas dit que le plus grand commandement était d’aimer le Seigneur avec son cœur, son âme, son esprit et sa force (Marc 12.30) ? En effet, mais comme le suggèrent les chapitres 5 et 6 du Deutéronome, ces mots ne sont que la formulation positive d’Exode 20.3, et une illustration du point 4 ci-dessus.

Nos idoles les plus chères

Nous ne devrions donc pas être surpris de découvrir – à propos des autres ou de nous-mêmes – qu’en tant que premier et plus grand commandement, il est aussi le premier à être transgressé. C’était vrai en Eden, où Adam et Ève ont donné la priorité à la fausse interprétation de la réalité donnée par le serpent et ont fait de lui « le dieu de ce monde » (2 Corinthiens 4.4). C’était également vrai au Sinaï, où la liturgie du veau d’or a été introduite. Les derniers mots de la première lettre de Jean (« Petits enfants, gardez-vous des idoles », 1 Jean 5.21) suggèrent qu’il existe un danger aussi réel pour les chrétiens au pied du Mont Calvaire que celui qui menaçait les israélites au pied du Mont Sinaï.

Nos idoles n’ont pas besoin d’être forgées de boucles d’oreilles pour constituer un danger spirituel pour nous. Elles apparaissent chaque fois que nous échangeons « la gloire du Dieu immortel » contre quoi que ce soit dans l’ordre créé (Romains 1.23). C’est pourquoi la tournure de phrase unique d’Ézéchiel décrit aussi bien les premiers israélites, et hélas nous-mêmes, que ses contemporains. Il parle de ceux qui érigent des idoles « sur leur cœur » (Ézéchiel 14.3-7). Est-ce cela qui a incité Calvin à dire que « l’esprit de l’homme est une boutique perpétuelle et de tout temps pour forger idoles » (Institution 1.11.8 ; en français simplifié : « la nature de l’homme est une fabrique perpétuelle d’idoles ») ?

L’enseignement de notre Seigneur montre assez clairement que ce ne sont pas seulement les choses grossières qui peuvent usurper notre première dévotion. Plus une chose occupe une position élevée sur l’échelle de la bénédiction divine, plus la tentation de l’adorer est subtile. C’est pourquoi Jésus nous avertit avec précision que si quelqu’un « vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et ses sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple » (Luc 14.26). Ces relations sont les plus grandes bénédictions naturelles de Dieu. Et nous ne devrions pas manquer de remarquer que six membres de la famille sont mentionnés. Il n’est pas question que trois sur six soient la note de passage. Tous doivent être « haïs » (le mot de Jésus, pas le mien) si nous voulons être à lui. N’y a-t-il pas, peut-être, un écho ici des mots décrivant le jugement sur l’idolâtrie dans Deutéronome 13.6-9 ? William Cowper, l’ami de Newton, avait donc raison de prier :

La plus chère des idoles qui me leurre,

Quelle que puisse être l’idole,

Aide-moi à l’arracher de mon cœur,

À t’avoir comme seule boussole [1].

Il savait que c’était le seul moyen d’obtenir la « marche plus étroite avec Dieu » qu’il désirait tant. Il comprenait également mieux que nous, les modernes, que cette approche rigoureuse, presque violente, est en fait la voie de la grâce de la nouvelle alliance : « La grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes, a été manifestée. Elle nous enseigne à renoncer à l’impiété » (Tite 2.11-12). La grâce, dans ce sens, est un tueur.

« Devant moi »

Nous aimons pouvoir avoir une liste de choses à faire et à ne pas faire. Mais toute liste de moyens par lesquels nous pouvons faire en sorte de ne pas avoir d’autres dieux aujourd’hui est vouée à l’échec. Néanmoins, le langage dans lequel ce premier commandement est exprimé comporte une sorte d’épreuve décisive qui nous aide à détecter la présence de la maladie qui consiste à avoir d’autres dieux avant Dieu (du moins, c’est ce qu’il me semble). Le papier tournesol peut être vu dans une certaine mesure dans nos traductions. Il est clair que les mots « tu n’auras pas d’autres dieux devant moi » n’impliquent pas qu’ils puissent être tolérés tant qu’ils ont une priorité inférieure. Mais l’expression hébraïque est plus forte. Elle signifie, littéralement, « devant ma face » – « Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face ! »

De manière peut-être significative, c’est la même expression qui est utilisée pour Adam et Ève lorsqu’ils avaient adoré des dieux inférieurs : ils « se sont cachés de la présence [de la face] du Seigneur » (Genèse 3.8). Ayant obscurci sa face en rendant d’autres dieux plus proches de leur vision spirituelle, ils ne pouvaient plus supporter l’idée de voir cette face. C’est le poison de la présence d’autres dieux : non seulement ils prennent le pas sur notre Père céleste, mais ils créent une antipathie intérieure à son égard qui se transforme bientôt en une hostilité profonde.

Et tout peut être déifié. La plus petite pièce de monnaie approchée suffisamment près de l’œil peut masquer l’univers entier à la vue. Tout ce qui tend à obscurcir notre vision claire de Dieu doit être banni.

Pourtant, paradoxalement, nous devons résister à l’instinct de faire nos évaluations par la vue. Le peuple de Dieu apprend que le seul sens sûr est l’ouïe, c’est-à-dire l’écoute de la voix de Dieu dans sa Parole, et non l’interprétation de la réalité par la vision de nos yeux. Si Ève (Genèse 3.6), Aaron (Exode 32.4-6), Acan (Josué 7.20-21) et David (2 Samuel 11.2) avaient regardé par leurs oreilles, les choses auraient pu être très différentes.

Parole d’espoir et de joie

Le premier commandement se veut une aide majeure pour nous. La vie chrétienne est un perpétuel tourbillon de découverte de notre péché et des vestiges de notre dévotion à des dieux inférieurs, qui nous amène à rechercher à nouveau le pardon et la puissance de Christ, puis à redécouvrir que nos idolâtries sont plus profondes en nous que nous ne le pensions, de sorte que nous recherchons davantage la grâce de Christ – et ainsi de suite. Nous avons besoin de persévérance dans la poursuite de la piété. Aussi, de peur que nous ne nous découragions, il est important de noter la parole d’espoir et de joie qui est enchâssée dans Exode 20.3.

Nous faisons référence – à juste titre – aux dix commandements. Mais la Bible les appelle, littéralement, les Dix Paroles. Certes, ils renferment des commandements, comme nous l’avons vu. Mais ils contiennent aussi une parole de promesse et de grâce, et même une parole de prophétie. Inscrit à l’impératif, nous entendons un indicatif glorieux : tu n’auras pas d’autres dieux devant lui ! En Christ, et par l’Esprit, cela est déjà devenu vrai (Romains 8.3-4). Devant sa face, nous pouvons déjà dire, lorsqu’il nous demande « M’aimes-tu plus que ceux-ci ? » : « Seigneur, tu sais tout, tu sais que je t’aime. » (Jean 21.15-17)

Mentionné par son nom

James Fisher (1697-1775), dans son catéchisme éponyme autrefois très populaire, pose la question suivante : « Pourquoi ce commandement, et d’autres, sont-ils écrits à la deuxième personne du singulier, tu, et non au pluriel, vous ? » Sa réponse ? « Pour marquer que Dieu veut que nous prenions ses commandements comme adressés à chacun de nous en particulier, comme si nous étions mentionnés par notre nom. »

« Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi » – ce ne serait pas une si mauvaise idée d’imprimer ces mots sur une petite carte, d’y insérer votre propre nom et de vous y référer fréquemment, n’est-ce pas ?


[1] Le poème original en anglais est le suivant :

The dearest idol I have known,

Whate’er that idol be,

Help me to tear it from thy throne,

And worship only thee.

Une traduction littérale ressemblerait à ceci :

La plus chère idole que j’ai connue,

Quelle que soit cette idole,

Aide-moi à l’arracher de ton trône,

et à n’adorer que toi.