Le péché séduisant de l’empathie (Joe Rigney)

COMMENT SATAN CORROMPT PAR LA COMPASSION


Note du traducteur à l’intention des lecteurs :

Dans l’article suivant, Joe Rigney fait hommage au théologien C.S. Lewis et son livre « Tactique du diable ».

Dans ce dernier, C.S. Lewis invente des lettres fictives que deux démons s’échangeraient : Screwtape et Wormwood. Dans ces dernières, Screwtape conseille Wormwood, son apprenti, à mieux tenter les chrétiens.

Le but de C.S. Lewis était bien sûr d’avertir les chrétiens sur les dangers spirituels de la vie chrétienne de façon humoristique.

Joe Rigney reprend ici le flambeau et invente une nouvelle lettre que Screwtape envoie à Wormwood.


Mon cher Wormwood,

Franchement, Wormwood, j’aurais pensé qu’un jeune et ambitieux tentateur prêterait attention aux mises à jour annuelles publiées par la Société philologique infernale. Le fait que tu n’aies jamais entendu l’idée que l’empathie est un péché suffit à me transformer en mille-pattes.

Toutefois, ta confusion est quelque peu compréhensible dans ce cas. J’ai toujours dit que tu étais un démon crédule. Il semble que le Département de la Propagande ait eu trop de succès. Même nos tentateurs ont été pris au piège. Par conséquent, il me revient d’expliquer à nouveau certaines des doctrines élémentaires de notre Père d’en bas.

Lorsque les humains souffrent, ils ont tendance à faire deux demandes impossibles à satisfaire simultanément. D’une part, ils veulent que les gens remarquent la profondeur de leur douleur et de leur chagrin – à quel point ils sont au fond du gouffre, à quel point leur situation est unique et tragique. D’autre part, ils ne veulent pas qu’on leur fasse sentir qu’ils ont vraiment besoin de l’aide des autres. D’un seul souffle, ils disent : « Aidez-moi ! Ne voyez-vous pas que je souffre ? » et ensuite, ils disent : « Comment osez-vous agir comme si j’avais besoin de vous et de votre aide ? »  La personne qui souffre ne veut pas être seule, et demande à ne pas être prise en pitié. C’est ce qui rend leur trouble émotionnel dans la souffrance non seulement délicieux à notre goût, mais aussi hautement combustible et imprévisible.

Les personnes qui souffrent imposent depuis toujours ces impossibles exigences aux autres. En réponse, nos armées se sont battues pendant des décennies pour transformer la vertu de la compassion de l’Ennemi en sa contrefaçon, l’empathie. Depuis que nous avons introduit le terme il y a un siècle, nous avons constamment enseigné aux humains à considérer l’empathie comme une amélioration par rapport à la compassion ou à la sympathie.

La compassion ne fait que souffrir avec une autre personne ; l’empathie souffre en elle. C’est une immersion totale dans la douleur, le chagrin et la souffrance de l’affligé. Sous notre influence, nous avons appris aux humains à penser : « Seule une bête sans cœur et insensible pourrait s’opposer à une telle immersion totale, à un acte d’“amour” aussi généreux. » Notre récent succès dans ce transfert conceptuel nous a donné de nombreuses occasions de faire du grabuge.

Séparer la vérité et les émotions

Penses-y de cette façon : la vertu de la compassion de l’Ennemi tente de souffrir avec la personne blessée tout en maintenant une allégeance à l’Ennemi. En fait, c’est précisément à cause de cette allégeance qu’elle souffre avec la personne blessée. Ce faisant, les chrétiens doivent suivre l’exemple de leur pathétique et répugnant Maître. Tout comme l’Ennemi a rejoint les humains dans leur misère par cet acte d’incarnation détestable, ses disciples doivent eux aussi rejoindre ceux qui souffrent dans leur misère.

Cependant, tout comme l’Ennemi est devenu comme eux en tout point sauf en ce qui concerne le péché, ses disciples ne sont pas autorisés à pécher dans leurs tentatives de réconforter les affligés. Ainsi, sa compassion se réserve toujours le droit de ne pas blasphémer. Elle recherche le bien du souffrant et se subordonne à l’abominable norme de la Vérité de l’Ennemi.

Notre alternative, l’empathie, déplace l’attention du bien de la victime vers les émotions de la victime, ce qui permet de mesurer si une personne est vraiment « aimée ». Nous enseignons aux humains que s’ils ne subordonnent pas entièrement leurs émotions à la misère, à la douleur, au chagrin, et même au péché et à l’incrédulité des affligés, ils ne les aiment pas.

Les demandes de rançon de l’amour

Cela commence, bien sûr, par les victimes elles-mêmes. Notre politique a été d’apprendre aux victimes à s’opposer à toute résistance à leurs émotions. Toute retenue, toute distance émotionnelle perçue – en particulier une distance motivée par le désir de découvrir ce qui serait réellement bon pour eux – doit être considérée comme une atteinte directe à leur dignité et un affront à la profondeur de leur souffrance. Comme je l’ai déjà dit, ce n’est pas difficile. Un homme qui souffre est pratiquement prêt à dire « Tu ne m’aimes pas si… » et à poser des exigences totalement déraisonnables aux autres.

Notre tâche consiste à donner un petit coup de pouce à cette impulsion. Nous voulons que leurs exigences déraisonnables deviennent des exigences impies. Non seulement ceux qui les réconfortent doivent renoncer à leur offrir des mots de réconfort (ce que même leurs bergers pleurnichards suggèrent être parfois une attitude prudente au lendemain d’une calamité), mais nous voulons que les victimes exigent subtilement, mais avec force que leurs consolateurs ne ressentent même pas eux-mêmes l’espoir, la joie ou la foi. Une immersion totale doit être accordée, ou « Tu ne m’aimes pas ». Celui qui refuse de se plier à ces exigences n’est pas empathique.

Mais nos efforts ne s’arrêtent pas à la personne qui souffre. Nous devons aussi travailler sur le consolateur, celui qui ressent et agit avec compassion. Imaginez la personne qui souffre comme quelqu’un qui est lentement submergé par les sables mouvants. La personne compatissante, désireuse de l’aider et de le réconforter, sait qu’elle doit entrer dans le gouffre avec lui.

Cependant, elle sait aussi qu’elle ne pourra l’aider que si elle est attachée à quelque chose de fort et de solide à l’extérieur du gouffre. Il entre donc dans la fosse avec un pied, tout en gardant l’autre sur la terre ferme. Il attrape la personne qui souffre d’une main, tout en tenant de l’autre un arbre solidement enraciné. C’est là que votre patient se trouve maintenant, regardant les différents cas de souffrance et d’affliction autour de lui et désirant aider, réconforter et encourager ceux qui sont dans le gouffre.

Les rendre dirigeables

Ta tâche est de l’obliger à sauter à pieds joints. Comme je l’ai dit, la personne qui souffre le demandera naturellement. Tu dois augmenter la pression sur le consolateur en favorisant chez lui une sensibilité aux accusations d’insensibilité. C’est là que nos efforts philologiques ont rendu ta tâche beaucoup plus facile que tu ne le mérites.

En élevant l’empathie au-dessus de la compassion en tant que vertu supérieure, il existe désormais toute une culture consacrée à l’immersion totale de l’empathie. Les livres, les articles et les réseaux sociaux clament tous l’importance de soumettre ses propres convictions, valeurs, jugements et raison à l’empathie.

Refuser d’endosser pleinement les sentiments des personnes blessées, aussi blasphématoires et faux soient-ils, c’est les revictimiser. Maintenir l’indépendance émotionnelle nécessaire pour considérer rationnellement le bien de quelqu’un est « inutile », « sans cœur », « contraire à l’esprit de Jésus ». Ces termes peuvent être utilisés pour pousser ton humain à la soumission afin qu’il ne s’arrête jamais pour considérer le bien véritable et durable de celui qui souffre, ou la véracité et la précision de sa réalité ressentie.

Une fois détaché de la vérité, tu constateras que ton homme est éminemment dirigeable. Les choses qu’il aurait considérées comme stupides, pécheresses et impies dans des circonstances normales seront acceptées sans problèmes sous la bannière de l’empathie. Utilisée à juste titre, l’empathie est un outil puissant entre les mains des faibles et des souffrants. Elle nous permet d’armer les victimes de telle sorte qu’elles (et ceux qui se cachent derrière elles) sont traitées avec indulgence à chaque instant, sans se soucier de savoir si cette indulgence est sage ou prudente ou bonne pour elles.

Lorsque tu peux faire passer ton humain de la conviction fade, mais vraie que « les émotions sont importantes » à la fausse, mais puissante idée que « les émotions sont tout ce qui compte », alors tu sais que tu le tiens. Bien conditionné et formé de cette manière, tu seras capable de le diriger dans la direction que tu choisiras.

La tyrannie de la fusion

Comme dans beaucoup de choses, nous devons toujours garder à l’esprit les objectifs de l’Ennemi et les nôtres. L’Ennemi vise à produire une communion de souffrances, avec son maudit Fils au centre de celle-ci. Mais la communion exige des compagnons, c’est-à-dire qu’elle exige une distinction. Les compagnons disent : « Nous sommes ensemble, et pourtant je suis toujours moi et tu es toujours toi. » C’est une sorte d’union, où une chose est unie à une autre chose tout en restant elle-même.

En fait, si l’on en croit l’Ennemi, les créatures deviennent davantage elles-mêmes lorsqu’elles sont unies ainsi. Bien sûr, tout cela n’est que mensonges, et en alimentant l’empathie, nous ne faisons que suivre le fil de la réalité. L’empathie va au-delà de l’union pour atteindre la vérité plus puissante et plus dynamique de la fusion, la fusion des personnes de sorte qu’une personnalité se perd dans l’autre. L’empathie exige ceci : « Ressens ce que je ressens. En fait, perds-toi dans mes émotions. »

Dans ma dernière lettre [NDT Cette autre lettre n’a pas encore été traduite en français], je t’ai dit que la compassion, lorsqu’elle est détachée de la patience et de la sagesse, devient tyrannique et tente de forcer celui qui souffre à sortir de son chagrin contre sa volonté. Une telle compassion impatiente tente de prendre le volant du véhicule émotionnel de la personne qui souffre.

Dans le cas présent, la saisie se fait dans l’autre sens. La personne souffrante demande à diriger le véhicule émotionnel de celui qui tente de l’aider. Nous sommes satisfaits de l’un ou l’autre. Peu importe la personne qui exerce la tyrannie, tant qu’il n’y a, en fin de compte, qu’une seule voiture. Ce que nous voulons éviter à tout prix, c’est une caravane, cette communauté de souffrances dans laquelle les blessés, les souffrants et les affligés sont tous amarrés en permanence à l’Ennemi, et donc inexorablement attirés les uns vers les autres et vers la lumière flamboyante et damnée qui marque sa présence réconfortante.

Excuse-moi, Wormwood. Cette dernière image m’a laissé un sentiment de malaise. Je crois que je ferais mieux de m’allonger.

Ton tendre oncle,

Screwtape


Cet article est une traduction de l’article anglais « The Enticing Sin of Empathy » du ministère Desiring God par Timothée Davi.