Jean Calvin : Dédicace du commentaire sur les cinq livres de Moise

Le texte ci-dessous figure en tête du commentaire sur le Pentateuque que Calvin Publia en 1564. Il dédia cet ouvrage au futur Henri IV, âgé alors de dix ans. C’est tôt, dira-t-on. Certes, mais le fils d’Antoine de Bourbon et de Jeanne d’Albret, reine de Navarre, était héritier présomptif du trône de France.


A TRÈS ILLUSTRE PRINCE HENRI,DUC DE VENDOME, ROI HÉRITIER DE NAVARRE

Monseigneur, si plusieurs reprennent mon entreprise en ce que j’ai été si hardi de vous dédier ce mien labeur afin qu’il fût publié sous votre nom, il ne m’adviendra rien de nouveau et que je n’aie prévu. Ils allègueront que ceci sera cause d’enflammer de plus en plus la haine que les iniques ont déjà conçue contre vous. Mais puisque Dieu vous a doué et muni d’une telle magnanimité, voire en cet âge si tendre et au milieu de beaucoup de frayeurs et menaces, et jamais vous n’avez été détourné de faire pure protestation et franche de votre foi, je ne vois point en quoi je vous puisse nuire ou porter dommage, en confirmant par mon témoignage ce que vous entendez et voulez être notoire à tout le monde. Puis donc que vous n’avez point honte de l’Evangile de Jésus-Christ, il m’a semblé que cette liberté que vous montrez me donnait juste matière de m’enhardir à vous congratuler de ces commencements tant heureux et vous exhorter en une constance invincible pour le temps à venir. Car ce qui advient aux meilleures natures, à savoir d’être ployables et faciles, est commun aux jeunes gens jusqu’à ce que l’âge les ait bien du tout mûris.

Toutefois si mon affection déplaît à quelques-uns, moyennant qu’elle soit approuvée de la Reine votre mère, il me sera loisible de mépriser tant leur jugement pervers que leurs détractions (médisances), pour le moins je ne m’en soucierai guère. Possible que je n’aie point été assez bien avisé, en ce que je ne me suis point enquis auparavant quelle serait sa bonne volonté afin de ne rien attenter sans son congé (permission). Mais s’il y a faute en cet endroit, l’excuse en est bien facile. Si j’eusse omis de m’adresser à Sa Majesté par nonchalance, je me condamnerais moi-même non seulement d’inconsidération, mais aussi de témérité et arrogance. Au reste, pource que je n’espérais pas que le livre dût être si tôt publié, d’autant que l’imprimeur me remettait jusques au printemps, je ne pensais pas pour certaines raisons qu’il fût expédient de me hâter. Cependant, pource qu’il y avait d’autres solliciteurs que moi qui pressaient plus instamment, on m’a signifié tout soudain que l’ouvrage serait mis à fin quinze jours après. Ce que jamais je n’eusse pensé, pource qu’on m’en avait tant souvent fait refus. Or combien que je n’aie pas été marri d’avoir été trompé en cet endroit, si est-ce que le moyen m’a été ôté d’en demander permission à la Reine votre mère. Combien qu’en connaissant le zèle et désir fervent qu’elle a d’avancer la doctrine de Jésus-Christ et la vraie et pure religion de sa volonté, je ne suis pas en grande peine ni souci qu’elle n’approuve volontiers mon fait et qu’elle ne le défende et maintienne par son autorité. Et de fait, elle ne dissimule pas combien elle est éloignée de toutes superstitions et abus dont la chrétienté a été défigurée et souillée. Et entre les horribles tempêtes dont le royaume de France a été agité, on a connu à bon escient, et par certaines preuves, qu’il habitait en une femme un courage plus que viril. Parquoi il est bien à désirer qu’en la fin elle fasse honte aux hommes afin qu’ils soient piqués d’une bonne envie de se confermer (affermir) à son exemple. Car selon qu’elle se modérait d’une modestie incroyable, à grand’peine on eût pensé qu’elle soutînt si doucement et paisiblement des violences plus qu’impérieuses, et cependant qu’elle les repoussât si courageusement. Il y a bien peu de témoins qui sachent combien Dieu l’a vivement exercée en des combats intérieurs, et j’en suis un.

Quant à vous, Monseigneur, vous n’avez point à chercher un patron meilleur ni plus propre pour vous régler à une vraie image et entière de toutes vertus. Et je vous prie de penser que Dieu vous a obligé singulièrement d’aspirer à ce but et vous évertuer d’y parvenir. Car la nature excellente laquelle reluit en vous, serait pour vous ôter toute excuse s’il vous advenait de vous fourvoyer ; et la nourriture et instruction laquelle n’est pas une petite aide pour avancer les bons esprits, est comme un second lien pour vous retenir en votre devoir. Car outre ce que vous avez été enseigné en la crainte de Dieu et honnêteté de moeurs, il y a eu la doctrine libérale des lettres. Davantage, ayant goûté les rudiments, vous n’avez pas été ennuyé ni fâché des lettres pour en quitter l’étude, comme quasi tout plein s’y sont accoutumés. Mais vous poursuivez toujours allègrement à, polir encore mieux votre esprit. Or Monseigneur, ce que j’ai mis ce livre en avant sous votre nom, mon désir a été que ce fût un moyen par lequel Dieu vous tendît la main pour vous [re] vendiquer à soi derechef à ce que vous fassiez tant plus libre profession d’être disciple de Jésus-Christ. Et de fait, la Reine votre mère, laquelle ne peut être assez louée pour ses vertus, ne prendra plaisir en rien que vous puissiez faire pour lui complaire qu’en oïant (apprenant) que vous profitez de plus en plus en la crainte de Dieu.

Or, combien qu’il y ait plusieurs choses contenues en ce livre, lesquelles surmontent la capacité de votre âge, toutefois je ne vous en offre point la lecture à l’étourdie en vous priant de vous y exercer soigneusement. Car comme ainsi soit que les jeunes gens se délectent à connaître les choses anciennes, vous approcherez tantôt du temps, Monseigneur, auquel l’histoire tant de la création du monde que de l’Eglise primitive pourra occuper votre esprit avec un fruit aussi grand que le plaisir. Et de fait, si saint Paul condamne à bon droit la stupidité perverse des hommes, en ce qu’ils passent comme à yeux clos ce miroir tant clair et notable de la gloire de Dieu qui se présente assiduellement à eux au bâtiment du monde et les argue (accuse) d’ensevelir iniquement la lumière de vérité, l’ignorance de l’origine et de la création du genre humain, laquelle a régné quasi de tout temps, n’a pas été moins vilaine et détestable. Il est bien vraisemblable que tantôt après que Babylone fût édifiée, la mémoire des choses qui devaient être incessamment célébrées et ramentues (rappelées) s’est comme évanouie. Car d’autant que la dispersion laquelle advint alors fut comme un moyen d’émanciper les gens profanes du pur service de Dieu, il ne leur a point chalu (importé) de porter avec eux, en quelques régions qu’ils arrivassent, ce qu’ils avaient entendu de leurs pères tant de la création du monde que de la restauration après le déluge. Voilà dont (d’où) il s’est fait que nul peuple, excepté le lignage d’Abraham, n’a connu par l’espace de deux mille ans de quelle source il était descendu, ou quand le genre humain avait commencé d’être. Car ce que le roi Ptolémée a eu le soin de faire translater (traduire) en grec ces livres de Moïse, ç’a été un zèle plus louable que profitable (au moins pour ce temps-là) vu que la clarté, laquelle il s’était efforcé de tirer hors des ténèbres, n’a pas laissé d’être tenue cachée, étant étouffée par la paresse des hommes. Dont il est aisé à recueillir que ceux qui devaient appliquer tous leurs sens et s’efforcer à connaître le Créateur du monde, ont plutôt cherché de malice et impiété délibérée d’être aveugles à leur escient.

Cependant les sciences libérales ont fleuri, plusieurs nobles esprits ont été renommés, on a composé des livres de toutes sortes : mais de la création du monde, pas un seul mot. Même Aristote, le principal philosophe et lequel a surmonté tous les autres, tant en subtilité qu’en savoir, en disputant que le monde est éternel, a fait servir tout ce qu’il avait de vivacité à frauder Dieu de sa gloire. Combien que Platon son maître ait eu quelque peu plus de religion en soi et qu’il donne quelque signe d’avoir été imbu de quelque goût de meilleure connaissance, toutefois les principes de vérité qu’il touche sont si maigres, et il les mêle et corrompt de tant de fictions et rêveries que cette façon contrefaite d’enseigner nuit plus qu’elle ne profite. Au reste, ceux qui se sont adonnés à écrire des histoires, combien qu’ils fussent gens aigus et bien lettrés, toutefois en se vantant à pleine bouche d’être bons témoins et assurés de la plus haute ancienneté, jusqu’à ce qu’ils soient venus au siècle de David, brouillent leurs écrits de tant de mélanges confus, que cette lie en ôte toute clarté ; quand ils veulent monter plus haut, ils amassent un bourbier infini de mensonges, tant s’en faut qu’ils fassent une déduction (exposé) pure et liquide (claire) pour mener les lecteurs à la première création du monde. Or qu’ils aient ignoré à leur escient ce qui n’était pas besoin de chercher loin, s’ils se fussent étudiés à apprendre, les Egyptiens en donnent assez claire approbation (preuve), lesquels ayant la lampe de la parole de Dieu allumée et luisante à leurs portes, ont forgé sans nulle honte des chroniques de leurs actes, lesquels ils ont fait accroire être advenus quinze mille ans devant que le monde fût créé. La fiction des Athéniens n’a pas été moins puérile et sotte, lesquels en se glorifiant être nés de leurs terres, d’autant qu’ils appétaient (prétendaient) de s’attribuer une origine séparée d’avec le genre humain, se sont faits ridicules même aux plus barbares. Or combien que toutes nations aient été enveloppées au crime d’ingratitude, les unes plus, les autres moins, toutefois, il m’a semblé expédient de choisir ces deux, esquelles (en lesquelles) l’erreur est moins excusable en ce qu’elles ont cuidé (pensé) outrepasser les autres en sagesse.

Au reste, soit que tous peuples lesquels ont été jadis se soient mis un voile de leur bon gré pour ne voir goutte, ou que seulement leur paresse les ait empêchés, le premier livre de Moïse mérite bien d’être tenu pour un trésor inestimable, lequel pour le moins nous donne certitude infaillible de la création du monde, sans laquelle nous ne sommes pas dignes que la terre nous soutienne. je laisserai pour cette heure l’histoire du déluge, laquelle contient un miroir autant épouvantable de la vengeance de Dieu, en ce que le monde a été défait et ruiné, comme admirable de sa bonté et grâce, au renouvellement du genre humain. Cette seule utilité doit faire priser le livre plus qu’on ne saurait dire, c’est qu’en icelui et non ailleurs nous voyons ce qui est tant et plus nécessaire à connaître : à savoir comment Dieu après la chute mortelle de l’homme a néanmoins adopté son Eglise. Nous apprenons quel a été son vrai service et comment les saints Pères se sont exercés en piété ; comment la religion pure, étant déchue pour un temps par la paresse des hommes a été remise en son entier et réduite en son droit état, à savoir quand Dieu a élu un certain peuple pour lui commettre comme en dépôt l’alliance gratuite de salut. Nous entendons comment une petite poignée de gens étant provenue d’un homme stérile et caduc et quasi demi-mort et (comme Isaïe le nomme) solitaire, a été soudain augmentée en une multitude admirable : comment Dieu a élevé et maintenu par façons incroyables cette maison d’Abraham qu’il avait choisie, combien qu’elle fût pauvre et dénuée de toute protection, exposée à toutes tempêtes et cependant (en même temps) assiégée de tous côtés de tant de bandes d’ennemis. Que chacun juge par son expérience propre combien il est nécessaire de bien connaître ces choses.

Nous voyons aussi d’autre part avec quelle fierté et tonnerres les papistes étonnent les simples sous un titre contrefait de l’Eglise. Or Moïse nous dépeint une forme naïve (vraie) d’Eglise, laquelle en abattant telles illusions, nous délivre de telles vaines frayeurs : davantage, ils ravissent en admiration beaucoup de gens mal avisés par leurs masques et pompes, même qui plus est, ils les rendent hébétés et les ensorcellent. Mais si nous jetons les yeux aux marques par lesquelles Moïse nous montre quelle est l’Eglise, toutes ces belles montres de masquerie ne vaudront pas un fêtu pour tromper. Souvent nous sommes ébranlés et quasi défaillons, voyant le petit nombre de ceux qui suivent la pure doctrine de Dieu ; surtout quand nous contemplons quelle vogue et étendue ont les superstitions au long et au large. Mais comme Dieu commandait jadis aux juifs par son prophète Isaïe de regarder au rocher dont ils avaient été taillés, c’est-à-dire à leur père Abraham, qui n’était qu’un homme seul, aussi aujourd’hui, nous rappelant par son serviteur Moïse à une même considération, il nous avertit combien c’est un jugement pervers de mesurer l’Eglise par la multitude des hommes, comme si la dignité d’icelle consistait en grande troupe. Si quelquefois la religion ne fleurit pas si bien partout comme il serait à souhaiter, si le corps des fidèles se dissipe et que l’état de l’Eglise qui était bien réglé s’en aille en décadence, non seulement les coeurs sont étonnés, mais aussi s’écoulent du tout.

Au contraire, quand cette histoire de Moïse nous remontre un bâtiment fait de ruines, un recueil et union de pièces rompues écartées çà et là, une telle montre de la grâce de Dieu nous doit bien élever en meilleur espoir que notre sens ne comprend. Outreplus, vu que les esprits des hommes sont si enclins à controuver des services étranges, voire même frétillent et s’y égaient, il n’y a rien plus utile pour nous que d’apprendre la règle de bien et dûment servir Dieu des saints Patriarches desquels Moïse voulant louer la piété, insiste principalement en cette marque qu’ils ont dépendu de la seule parole de Dieu. Car combien qu’il y ait grande diversité et longue distance entre eux et nous quant aux cérémonies externes, toutefois ce qui doit demeurer immuable est commun à tous deux, à savoir que la religion soit réglée au seul décret de Dieu et à sa volonté. je n’ignore pas combien il y aurait ici plus ample matière et riche, et combien tout ce que je puis dire est bas et au-dessous de la dignité des choses dont je parle, mais d’autant qu’il y aura lieu plus opportun d’en traiter plus au long et en faire pleine déduction, combien que ce ne soit pas avec tel ornement qu’il serait requis, ce m’a été assez pour cette heure d’avertir brièvement les lecteurs, combien ils auront profité s’ils apprennent d’approprier à leur usage le patron de l’Eglise ancienne tel qu’il est exprimé par Moïse. Et de fait, Dieu nous a accompagnés avec les saints Pères en l’espoir d’un même héritage afin qu’en surmontant la longue distance des âges, laquelle nous divise les uns des autres, nous marchions hardiment d’un accord mutuel de foi et de patience à soutenir les mêmes combats. Et d’autant plus sont à, détester beaucoup de frénétiques, lesquels étant piqués de je ne sais quel taon de zèle enragé, s’efforcent incessamment de démembrer l’Eglise, laquelle n’est déjà que par trop dissipée. je ne parle point des ennemis déclarés, lesquels se jettent et ruent de toute leur force et à main armée, à ruiner et déconfire tant qu’il y a de fidèles au monde et en abolir du tout la mémoire ; mais il y en a même de ceux qui font semblant de porter l’Evangile, si chagrins et ombrageux qu’ils ne cessent de semer toujours quelque nouvelle matière de divorce et de troubler par leur inquiétude la paix et concorde que les bons serviteurs de Dieu et doctes nourriraient volontiers ensemble.

Nous voyons comment entre les papistes il demeure une obstination maudite à conspirer contre l’Evangile, combien qu’en tout le reste ils s’entrebattent comme chiens et chats. Il n’est ja (pas) besoin de remontrer combien le nombre de ceux qui tiennent la pure doctrine de Jésus-Christ est petit, si on le compare avec leurs grosses bandes. Cependant il se dresse d’entre nous de petits folets et outrecuidés, lesquels non seulement obscurcissent la clarté de la sainte doctrine par leurs brouées (brumes) d’erreurs, ou bien enivrent les simples qui ne sont guère bien exercés, les abreuvant de leurs rêveries, mais qui pis est, sous ombre qu’ils se permettent de douter de toutes choses, ils se donnent licence de renverser toute la religion. Car comme s’ils se voulaient, tournant tout en risées et cavillations (moqueries), approuver être bons disciples de Socrate, ils n’ont nulle maxime plus agréable que celle-ci : que la foi doit être libre et que les esprits ne doivent point être tenus captifs. Et c’est afin qu’il leur soit loisible, en mettant tout en doute et en question, tourner et virer l’Ecriture à leur poste et en faire un nez de cire, comme on dit en commun proverbe. Or ceux qui sont affriandés de tels allèchements de disputer le pro et le contra, comme on dit, profiteront si bien en cette école qu’en apprenant toujours, jamais ne parviendront à la science de vérité.

J’ai traité jusqu’ici selon que le lieu le portait, touchant l’utilité de l’histoire contenue au livre de Genèse. Au reste, j’ai travaillé (si ce n’a été avec telle grâce et dextérité que j’eusse voulu, pour le moins ç’a été fidèlement) à ce que la doctrine de la Loi, dont l’obscurité a étonné par ci-devant beaucoup de gens et les a reculés d’y lire, fût familièrement éclaircie. je ne doute pas qu’il n’y en ait qui désireront une déclaration plus ample de quelques passages : mais comme ainsi soit que déjà de nature je fuie prolixité, j’ai été plus restreint en cet ouvrage pour deux raisons. Car d’autant que ces quatre livres font déjà peur par leur longueur à gens délicats, j’ai craint que si je m’étendais librement à les bien déchiffrer, on ne s’ennuyât encore plus pour en être dégoûté. Davantage pource qu’en la procédure (en y Procédant) j’ai souvent désespéré de vivre un mois, j’aimais mieux en avoir recueilli une exposition sommaire que de laisser un labeur imparfait. Toutefois les lecteurs de sain jugement et entier, verront assez que je me suis soigneusement donné garde de ne rien omettre ou par astuce, ou par négligence, de ce qui pouvait être ambigu ou obscur et engendrer perplexité.

Puis donc que j’ai mis peine, en tant qu’en moi était, d’éplucher et vider tous scrupules, je ne vois point pourquoi on se doive plaindre de brièveté, sinon qu’on veuille trouver de mot à mot aux commentaires tout ce qui est à dire d’une matière. Or je souffrirai volontiers que telles gens qui ne sont jamais rassasiés de langage se cherchent un autre maître. Quant à vous, Monseigneur, s’il vous plaît de l’éprouver, vous connaîtrez par effet et croirez à vous-même que ce que je dis est très vrai. Vous êtes enfant, mais Dieu en commandant que les Rois fissent copier un volume de la Loi à leur propre usage, n’a point exempté de ce rang le bon Josias, mais plutôt a voulu que l’exemple de cet enfant fût comme un* chef -d’oeuvre mémorable et un miroir de sainte instruction pour redarguer (blâmer) la bêtise des vieilles gens. Et ce qu’on voit en vous montre combien il est profitable que les enfants soient accoutumés à bien et duits (façonnés) à vertu dès qu’ils viennent à quelque discrétion (discernement). Car non seulement le germe de la racine vive qu’ont pris les principes de la religion dont vous avez été imbu jette hors sa fleur, mais sent déjà quelque maturité. Parquoi, Monseigneur, efforcez-vous de tendre avec une persévérance invincible au but qui vous est proposé et que vous ne prêtiez point l’oreille à je ne sais quels gaudisseurs qui tâcheront à vous débaucher en vous faisant accroire que ce n’est pas encore le temps d’être si sage et qu’on ne doit point ainsi hâter les enfants. Car d’autre part vous avez à considérer qu’il n’y a rien plus contraire à raison ni moins à recevoir que de vous priver et forclore (séparer) de ce remède contre toutes sortes de corruptions qui vous environnent. Vu que les délices de Cour gâtent même et dépravent vos serviteurs, combien les embûches sont-elles plus périlleuses aux grands Princes, lesquels regorgent tellement de toutes superfluités et délices que c’est merveille qu’ils ne s’écoulent du tout en dissolution ? Car de fait c’est quasi une chose répugnante à nature que de jouir de tous moyens de voluptés sans volupté. Et il n’appert que trop par l’usage commun que la chasteté ne demeure guère souvent pure entre les délices.

Quant à vous, Monseigneur, estimez que c’est venin de tout ce qui est pour faire croître en vous les voluptés. Car si vous êtes déjà maintenant chatouillé de ce qui est pour étouffer continence et attrempance (modération), qu’est-ce que vous ne convoiterez étant venu en âge d’homme ? Cette sentence sera possible trop rude: Que tant plus qu’on a de soin de son corps, on est nonchalant de vertu; et toutefois Caton a très bien jugé parlant ainsi. A grand’ peine aussi cette sentence sera-t-elle reçue en une façon de vivre tant débridée qu’on la voit : je suis créé à une fin plus noble que d’être esclave de mon corps, vu que le mépriser est ma droite liberté. Laissons donc là cette rigueur excessive, laquelle serait pour abattre toute joyeuseté; mais il y a trop d’exemples pour montrer combien le passage est glissant à tomber en une licence de tout débauchement quand on est trop endormi et qu’on se dispense (laisse aller) à vanité. Au reste, vous n’aurez pas seulement à combattre contre la superfluité et les pompes, mais aussi contre beaucoup d’autres vices. Il n’y a rien plus délectable que votre humanité et modestie: mais il n’y a nul esprit si bénin ni débonnaire lequel étant enivré de flatteries, ne se débauche à une arrogance et cruauté sauvage. Davantage, Monseigneur, puisqu’il y a des flatteurs infinis, lesquels seraient autant de soufflets pour enflammer votre courage en diverses convoitises ; combien vous convient-il être plus attentif à vous contregarder ? Or en vous avertissant des blandissements (flatteries) de Cour qui seraient pour vous amadouer, je ne requiers sinon qu’étant armé d’attrempance, vous soyez invincible pour n’en être point surpris. Car il a été vraiment dit par un Païen que la louange d’un homme n’était pas de n’avoir jamais vu Asie, mais d’y avoir vécu pudiquement et s’y être préservé en continence. Or vu que c’est une chose désirable sur tout, si vous y faudrait-il travailler, quelque difficulté qui y fût, mais David vous donne un bon abrégé si vous suivez son exemple, quand il dit que les préceptes de Dieu ont été ses conseillers. Et de fait, tout ce qui vous sera suggéré de conseil et d’avis d’ailleurs, s’évanouira si vous ne commencez par ce bout, à savoir que c’est (ce qui en est) de vraie prudence.

Il reste, Monseigneur, que ce qui est écrit en Isaïe du saint roi Ezéchias vous revienne toujours en mémoire. Car le prophète en racontant ses vertus notables le loue surtout de ce titre, que la crainte de Dieu sera son trésor. Sur quoi, Monseigneur, je prierai Dieu vous maintenir en sa protection, faire reluire en vous de plus en plus ses dons spirituels et vous enrichir de toutes sortes de bénédictions.

A Genève, le dernier jour de juillet 1563.