Certains s’éloignent de Dieu en le servant : Un subtil danger dans le ministère chrétien

« Il n’y a qu’un seul bien, c’est Dieu. Tout le reste est bon quand il est tourné vers Lui et mauvais quand il se détourne de Lui. » Chaque fois que j’enseigne mon cours sur C.S. Lewis à Bethlehem College and Seminary, j’inclus toujours son livre Le grand divorce. J’aime ce livre pour la façon dont il clarifie la nature du choix auquel chacun de nous est confronté chaque jour.

Dans le livre, le narrateur prend le bus d’une ville lugubre et infernale pour se rendre au paradis, où les anges et les saints conversent avec les esprits condamnés, les implorant de se détourner de leur péché et d’y entrer. Les fantômes damnés sont essentiellement des caricatures exagérées de nous-mêmes, conçues pour nous montrer les tentations et les pièges auxquels nous sommes confrontés dans cette vie. Les fantômes sont damnés parce qu’ « il y a toujours quelque chose qu’ils préfèrent à la joie – c’est-à-dire à la réalité » (71). Lewis insiste sur le fait qu’il existe d’innombrables formes du Choix, certaines évidentes, d’autres moins. Mais l’une des plus effrayantes – Lewis l’appelle « le plus subtil de tous les pièges » – est la tentation de confondre un moyen avec la fin.

Deux artistes célèbres

Lewis introduit cette tentation par le biais de son guide dans Le grand divorce, George MacDonald. Comme MacDonald le dit au narrateur, il existe une forme d’apologétique – des gens qui sont « si occupés à prouver l’existence de Dieu qu’ils en viennent à ne pas se soucier de Dieu lui-même » (73). Il y a une forme d’évangélisation – des gens qui sont « tellement occupés à répandre le christianisme qu’ils ne se préoccupent plus de Christ ». Il existe une forme philanthropique – des personnes qui organisent des œuvres de charité et qui ont pourtant perdu tout amour pour les pauvres. Dans chaque cas, nous confondons les moyens (apologétique, évangélisation, générosité) avec la fin (désirer Dieu, chérir Christ, aimer son prochain).

Mais la réflexion la plus poussée du livre sur le danger de confondre les moyens et la fin survient lors d’une interaction entre deux artistes célèbres, l’un étant un fantôme et l’autre un esprit céleste. Leur conversation révèle les caractéristiques du « vrai artiste » (qui confond les moyens et la fin) et du « véritable artiste » (qui, par la grâce de Dieu, ne commet pas cette erreur).

LE VRAI ARTISTE

Le « vrai » artiste (selon le sens qu’il a dans le monde) voit un magnifique paysage et veut immédiatement le peindre. Une fois qu’il a jeté un (bref) coup d’œil, il est prêt à s’atteler à l’important travail de démonstration de son talent. Il rechigne à prendre le temps de simplement s’imprégner de l’environnement. Lorsque le Saint-Esprit dit : « Pour l’instant, contente-toi d’observer. Viens et vois. Il est sans fin. Viens et nourris-toi » (84), l’artiste fantôme acquiesce d’une voix morne. Il ne pense qu’au moment où il sera enfin autorisé à prendre son pinceau et à peindre.

De plus, en tant que « vrai » artiste, il ne s’intéresse au paysage que pour le peindre (c’est-à-dire qu’il a confondu les moyens et la fin). Il a dépassé l’amour initial pour son sujet, le plaisir naïf qu’il éprouvait pour ce qu’il peignait à ses débuts. Maintenant, il s’intéresse à « la peinture pour la peinture ». Il s’est replié sur lui-même, passant de l’amour de la Chose qu’il raconte à l’amour de sa propre narration, puis à l’amour de lui-même en tant que conteur. C’est-à-dire qu’il est devenu principalement intéressé par sa propre personnalité et sa réputation.

Il désire côtoyer et demeurer parmi les gens distingués, les grands et célèbres artistes comme Cézanne et Monet (85). En fin de compte, il refuse d’aller dans les Montagnes par souci de sa réputation sur terre.

LE VÉRITABLE ARTISTE

Le véritable artiste, par contre, aime fondamentalement la Chose qu’il raconte. Il aime voir et se régaler du bien infini qui est en Dieu. La lumière est la chose, son premier amour, et il n’aime la peinture que comme un moyen de raconter la lumière (84). Et il ne se lasse jamais de la simplicité de ce premier amour. Il attend avec impatience de boire à la fontaine de l’humilité qui lui fait oublier toute propriété sur ses propres œuvres (85).

Il est capable de jouir de sa propre peinture sans orgueil ni fausse modestie, parce qu’il a été vraiment rendu humble, et il est donc capable de se délecter de la Gloire qui coule en chacun, et à partir de chacun. Il se soucie peu de sa notoriété et de sa réputation auprès de la postérité. Il sait qu’il ne peint vraiment que pour un public unique, et son plaisir le plus profond est dans le fait qu’il est « connu, remémoré et reconnu par le seul Esprit qui peut donner un jugement parfait » (86).

Leçons pour les enseignants

La vérité abstraite a tendance à rester à la surface. La vraie transformation vient lorsque nous devenons concrets et personnels. Et je ne suis pas un artiste, vrai ou autre. Mais je suis un enseignant et un prédicateur. Et j’aime enseigner et prêcher. Et lire Lewis sur le danger de confondre les moyens et la fin m’interpelle précisément à ce stade. Je sais combien il est facile de servir Dieu au lieu de le connaître. Voici donc quatre façons par lesquelles j’essaie de lutter pour que la joie, la réalité et la centralité de Dieu demeurent au cœur de mon propre amour de l’enseignement.

Se souvenir de la présence de Dieu

Premièrement, je me rappelle régulièrement que je suis toujours en présence de Dieu. Comme le disait le théologien John Webster : « On ne parle jamais de Dieu dans son dos. » Il est frappant de constater que l’artiste fantôme du grand divorce ouvre la conversation en prenant le nom du Seigneur en vain.

« Dieu » dit le fantôme, en jetant un coup d’œil au paysage.

« Dieu quoi ? » demanda l’Esprit.

« Qu’est-ce que tu veux dire par “Dieu quoi” ? » demanda le fantôme.

« Dans notre grammaire, Dieu est un nom. »

« Oh, je vois. Je voulais seulement dire “miséricorde !” ou quelque chose de ce genre. Je voulais dire… eh bien, tout ça. C’est… c’est… J’aimerais bien peindre ça. » (82-83)

Il se tient à l’entrée du Paradis profond, et Dieu n’est qu’une exclamation, un mot vide, et non la Personne la plus importante en réalité. Ainsi, en ce qui me concerne, dans toutes mes réflexions et mon enseignement, je m’efforce de me rappeler que Dieu n’est pas simplement une chose à laquelle on peut penser. Il n’est pas un simple sujet à débattre et à discuter. Il est une Personne, la Personne, et en Lui je vis, je me meus et j’ai mon être. Il est impossible de parler de Dieu derrière son dos.

Se réjouir de ce que disent les autres

Deuxièmement, je vise à me réjouir lorsque d’autres personnes voient des choses et disent des choses mieux que moi. Ou quand ils voient des choses que je vois et les disent en premier. Lorsque quelqu’un d’autre a la perspicacité, fait le lien ou exprime la vérité que j’aime d’une manière belle et convaincante, je me demande : « Est-ce que je me réjouis vraiment de la Vérité, ou est-ce que je me réjouis seulement de la Vérité quand elle passe par moi ? » En d’autres termes, j’essaie de mon mieux, par la grâce de Dieu, de boire à la fontaine de l’humilité, et de perdre le sentiment erroné de propriété de mes propres œuvres.

Cela ne signifie pas que je cesse d’aimer la Chose que je raconte, ni même que je cesse de me réjouir du fait que j’ai le privilège de la faire connaître. Mais cela signifie que je cherche à me réjouir que quelqu’un d’autre la transmette, autant, sinon plus, que quand c’est moi qui la transmets. En pratique, cela signifie que lorsque je rencontre quelqu’un qui dit la chose que j’aime dire, je m’arrête simplement et je prie : « Seigneur, que ta vérité passe et soit honorée à travers eux. »

Voir avant de dire

Troisièmement, je m’efforce, par la grâce de Dieu, de vraiment voir avant de dire. S’arrêter, méditer, observer, et observer longtemps et profondément. Je m’efforce de faire de mon observation une alimentation. « Viens et vois. Il est sans fin. Viens et nourris-toi ». Mon observation doit être une nourriture si je ne veux pas confondre les moyens et la fin. Voir et dire immédiatement, c’est comme mettre de la nourriture dans sa bouche et la recracher aussitôt. Je veux plutôt manger la vérité, la digérer pour qu’elle devienne une partie de moi, et ressorte avec la richesse que procure une profonde possession de la vérité. Je veux dire avec l’apôtre Paul : « J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé. » (2 Corinthiens 4.13)

Mais le besoin de voir et de se nourrir avant de parler crée une tension dans ma vie. Comment puis-je savoir si, comme l’artiste fantôme, je me précipite pour dire ce que je vois sans vraiment me nourrir de la vérité ? Comment puis-je savoir si j’aime vraiment Dieu ou si je n’aime que ce que je dis de lui ? En fin de compte, comment puis-je savoir si je confonds les moyens et la fin ?

Demandez-vous : « Puis-je m’en détourner ? »

Lewis m’aide à répondre à cette question en me rappelant que tous les moyens doivent mourir. « Chaque amour naturel [y compris l’amour de l’enseignement] ressuscitera et vivra à jamais dans ce pays : mais aucun ne ressuscitera avant d’avoir été enterré » (105). Si, comme le dit Jésus, le suivre signifie porter ma croix chaque jour, cela signifie que chaque jour mon amour de la pensée, de l’enseignement et de la prédication doit mourir.

Cette mort peut prendre de nombreuses formes. Mais l’une des plus puissantes pour moi est de me poser simplement cette question : puis-je m’en détourner ?  Si je devais choisir entre la poursuite de ma vocation d’enseignant au Bethlehem College & Seminary ou la présence paternelle de Dieu dans ma vie, que choisirais-je ? L’enseignement ou Christ ? Prêcher ou Christ ? Puis-je m’en détourner ?

Maintenant, intellectuellement, je sais que ce n’est pas un choix difficile. Dieu est ma part. Mais ma prière est que Dieu m’accorde la miséricorde de ressentir la simplicité de ce choix jour après jour.

Visez le ciel

La promesse, bien sûr, est que si nous permettons aux moyens de mourir – et parfois nous devrons les mettre à mort – ils seront ressuscités. Le choix entre les moyens et la fin n’est un choix à somme nulle que si nous essayons de nous arrêter aux moyens. Mais si nous poursuivons les moyens jusqu’à la fin – si nous peignons pour l’amour de Dieu, et défendons la foi pour l’amour de Dieu, et répandons l’Évangile pour l’amour de Dieu, et donnons aux pauvres pour l’amour de Dieu, et enseignons et prêchons et écrivons pour l’amour de Dieu – alors nous constatons que tous ces moyens deviennent vraiment eux-mêmes. Qui plus est, ils deviennent véritablement nôtres. En fait, ils deviennent encore plus nôtres parce qu’ils sont les siens.

Si on met les choses premières en premier, les secondes seront ajoutées ; si on met les choses secondes en premier, on perd à la fois les premières et les secondes. (The Collected Letters of C.S. Lewis, 3:111 ; trad. « Les lettres complètes de C.S. Lewis »)

Visez le Ciel et la terre sera « ajoutée » à votre lot ; visez la terre et vous n’aurez ni l’un ni l’autre. (Les fondements du Christianisme, 134)